La stratégie du groupe nucléaire Areva est entravée par l’insécurité dans le nord du Niger en proie à une rébellion de Touaregs.
De notre envoyé spécial à Niamey :
La foule entoure la dépouille d’Abdou Mahmane, le
directeur de la radio privée R & M de Niamey. Alors qu’il était au
volant de sa voiture, le défunt a roulé sur une mine antichar posée sur
la route qui longe le mur du cimetière où on l’enterre. Cantonnée
jusqu’à présent au désert du Nord, en proie à une rébellion de
Touaregs, la violence vient d’entrer dans la capitale.
Ce climat délétère tracasse le groupe Areva dont
l’approvisionnement en uranium dépend à 40 % des mines de la région.
« Il y a un risque de paralysie de nos activités si la situation
perdure ou s’aggrave », constate Serge Martinez, le directeur du groupe
nucléaire au Niger.
Redorer le blason
L’insurrection coïncide avec la hausse vertigineuse des
cours mondiaux de l’uranium. Le subit regain d’intérêt des
investisseurs internationaux pour le sous-sol de la région réveille au
Niger toutes sortes d’appétits. Des permis d’exploration sont délivrés
aux Chinois mais aussi aux Canadiens et aux Australiens.
De son côté, Areva a signé avant-hier des accords
permettant au Niger d’engranger des recettes supplémentaires. La hausse
du prix de l’uranium africain, qui assure le fonctionnement d’un tiers
des centrales nucléaires françaises, devrait être répercutée sur la
facture réglée par EDF.
De fabrication belge ou italienne, les mines sont la
hantise des chauffeurs qui approvisionnent les camps du géant minier.
Les insurgés du Mouvement des Nigériens pour la justice (MNJ) qui
réclament une meilleure répartition des revenus issus de l’exploitation
de l’uranium démentent dans leur blog être à l’origine des explosions.
Mais, à Niamey, le pouvoir central n’en démord pas. « Ces gens veulent
créer la psychose , accuse Mohammed Ben Omar, le ministre de la
Communication. Vous parlez en France de rébellion touareg, de
cosmogonie des hommes bleus, alors que ce sont de vulgaires malfrats,
des assassins et des terroristes », peste-t-il.
Marqué par des accrochages ponctuels, le conflit se
déroule à huis clos. Le gouvernement interdit l’accès à la zone aux
journalistes étrangers (lire ci-dessous). Des témoins évoquent des
meurtres commis par des militaires contre des civils. « L’armée attaque
n’importe qui. Ils ne tuent pas que les rebelles mais les innocents
aussi », se plaint sous couvert d’anonymat une Touareg de retour
d’Agadez. Impliquée dans la première rébellion du charismatique Mano
Dayak dans les années 1990, elle garde ses distances avec les nouveaux
insurgés, aux revendications « confuses ». « Les anciens chefs se sont
habitués aux climatiseurs et ont mangé à la bonne assiette. Les
nouveaux n’écoutent pas la population », résume-t-elle.
Équipés de puissants véhicules tout-terrain, les
combattants touaregs ont ridiculisé les militaires lors des premières
attaques conduites au printemps. Les forces armées nigériennes (FAN)
cherchent depuis à redorer leur blason. Le pays classé à la dernière
place du classement mondial du développement humain des Nations unies a
engagé un « effort de guerre » pour contenir l’ennemi. Il s’est
approvisionné en matériel militaire auprès de fournisseurs chinois en
échange de permis de prospection dans des secteurs miniers, avec à la
clé des mallettes de dollars remis à des intermédiaires bien placés. Il
n’est pas question de suivre l’exemple du Mali qui préfère le dialogue
avec les Touaregs à la confrontation. Droit dans ses bottes
d’ex-colonel, le président Mamadou Tandja refuse de négocier.
Le bras de fer accentue la déstabilisation de la bande
sahélienne. Aux activités sahariennes de la Branche d’al-Qaida au
Maghreb islamique (Baqmi) s’ajoutent des trafics d’armes et de
stupéfiants ainsi que des foyers d’agitation identitaire attisée par
les rivalités entre les États riverains. Kadhafi est soupçonné de jeter
de l’huile sur le feu et les Algériens de fermer les yeux sur les
allées et venues des rebelles.
Bévues et défection
Areva s’est trouvé dès le début des affrontements en
première ligne en accumulant les bévues. Le capitaine Ajidar,
l’officier nigérien d’origine touareg chargé de diriger la surveillance
de plusieurs sites du groupe, a déserté pour rejoindre les combattants
du MNJ. Sa défection serait restée anecdotique s’il n’était pas parti
avec 85 300 euros imprudemment versés sur son compte personnel par
Areva pour subvenir aux frais de la mission de ses hommes. Accusé par
Niamey de soutien à la rébellion, Areva a multiplié les impairs.
Le groupe avait aussi recruté, à l’insu du président
Tandja, Laouel Kader, le secrétaire général du gouvernement nigérien.
« Ils nous ont piqué notre mémoire, l’homme qui savait tout », commente
un proche du président Tandja.
La crise a débouché sur l’expulsion en juillet du
directeur d’Areva Niger, Dominique Pin, un ancien de la cellule
africaine de François Mitterrand. « Nous ne sommes plus des indigènes
des colonies chargés de pourvoir à n’importe quel prix le centre en
matières premières alors que chez nous, en périphérie, les besoins les
plus élémentaires ne sont pas remplis », assure le ministre de la
Communication et griot du président Tandja, Mohammed Ben Omar.
Critiques à l’égard de la France, les discours entendus
dans les cercles du pouvoir à Niamey présentent même s’ils n’ont pas la
même virulence des similitudes avec les propos tenus à Abidjan au plus
fort de la crise en Côte d’Ivoire. Le sentiment antifrançais est
cependant absent des rues de la capitale nigérienne et le processus de
réconciliation franco-nigérien a abouti avant-hier à une rencontre
cordiale entre Mamadou Tandja et Anne Lauvergeon.
Le groupe étudie avec Niamey les modalités d’un
protocole régissant la protection par l’armée des convois autour des
enclaves minières. L’État, dont les moyens sont limités, sera-t-il en
mesure de relever le défi sécuritaire ? Retranchés dans leurs
forteresses naturelles, les rebelles du MNJ sont décidés à prouver le
contraire.
Thierry Oberlé 15/01/2008![]()
Toujours dans Le Figaro :
une interview d'Anne Lauvergeon
Le groupe nucléaire français a revu à la hausse ses contrats d'approvisionnement en uranium avec Niamey.
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